La Baule+
La Baule + : Dans ce nouvel ouvrage, vous abordez « la haute fi- gure du diable dans ses métamorphoses, ses pompes et ses œuvres». Qu’est-ce qui vous a amené à vous aventurer sur ce terrain ? Dominique Labarrière : Je serais tenté de répondre: le diable lui-même. Il s’in- téresse, paraît-il, beaucoup à nous. Alors, en un juste retour, pourquoi ne pas s’in- téresser à lui, à ses diverses facettes, à ses entreprises, à son habileté infinie, cette rouerie fantastique qui fait dire à Baudelaire : « La pre- mière ruse du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. » De plus, si Nietzsche a pu un jour déclarer « Dieu est mort », personne, au moins jusqu’à ce jour, ne s’est aventuré à déclarer la mort de Satan. Plus sérieu- sement, quant à savoir s’il existe pour de bon, c’est sans doute là aussi affaire de foi, de croyance. En re- vanche, il n’est guère de doute que le Mal, lui, existe bel et bien. Il n’y a pas à aller chercher bien loin pour s’en convaincre. Chaque époque a plus ou moins réinventé et fabriqué le diable dont elle avait besoin À vous lire, on se rend compte que l’image du diable, sa stature, et même la capacité de nuire qu’on lui attri- bue, ont évolué au fil du temps… C’est absolument cela. Je dirais, en schématisant quelque peu, que chaque époque a plus ou moins ré- inventé et fabriqué le diable dont elle avait besoin, l’enti- té qui lui ressemblait le plus et lui convenait le mieux. Je veux dire par là que la part prise par l’homme dans la construction de cette entité censée incarner le Mal est déterminante et que cette construction n’est pas figée. Elle obéit à des fluctuations historiques, culturelles, spi- rituelles. Bref, le diable a une histoire. Au risque de simpli- fier à l’extrême, je dirais qu’il doit autant aux hommes que les hommes lui doivent. Vous parlez même d’une périodede l’histoireoù,fi- nalement, le diable n’au- rait pas été un si mauvais diable que cela... Bien sûr. C’est la figure du diable médiéval, ou plus exactement le diable des lé- gendes et des mystères que l’on jouait sur les parvis des églises à cette époque. Un diable évidemment pé- tri de mauvaises intentions, mais pas très malin et que le simple mortel peut aisé- ment berner. Je rappelle no- tamment cela dans le livre « La légende du Moulin du Diable de Guérande ». Cette histoire est la parfaite illus- tration de ce qui précède. Puis, cela évoluera et nous aurons le Satan de la grande époque, oserais-je dire, celle des temps de l’Inquisition. Le diable est alors omnipré- sent dans la société, pesant sur tous et chacun de sa toute-puissance corruptrice, menaçant en permanence de faire basculer l’humain, à commencer par la femme, dans son camp, le camp du mal, du péché, de la damna- tion éternelle. Il y aurait aujourd’hui quelque cent vingt prêtres exorcistes chez nous, en France Selon vous, dans cette entreprise de perver- sion, la femme serait donc sa proie et son al- liée privilégiée ? Pas seulement selon moi, vous pensez bien ! Non, c’est que nous montrent de très nombreux écrits, traités, récits à vocation d’ensei- gnement et d’édification. On s’en doute, ils ont pour base une tradition des plus an- ciennes puisqu’elle remonte à Ève, la créature féminine qui se laisse séduire par le serpent, cède à la tentation de transgresser l’interdit di- vin et entraîne Adam dans la commission de la faute originelle. De là, de cet épi- sode biblique, découle la conception selon laquelle la femme serait l’agent par excellence des œuvres du Malin en ce bas monde, sa servante maîtresse, l’être vulnérable, incapable de ré- sister à ses charmes et de dé- jouer ses pièges. Je raconte évidemment des affaires de possession diabolique, cer- taines célèbres comme celle de Loudun, d’autres beau- coup moins connues mais tout aussi saisissantes. Je raconte aussi le déploiement des instruments de lutte contre cet ennemi si puis- sant, dont l’exorcisme bien sûr. Un rituel qui a cours en- core de nos jours. Il y aurait en effet aujourd’hui quelque cent vingt prêtres exorcistes chez nous, en France. Vous venez d’évoquer la diabolisation de la femme à une certaine époque. Mais, sur un plan plus général, a-t- on besoin du diable pour diaboliser ? la baule + 26 // Juin 2021 Littérature ► Le philosophe et écrivain analyse l’incarnation du Mal Dominique Labarrière : « C’est toujours par la voie de la diabolisation que, peu à peu, l’obscurantisme progresse. » D ans son nouveau livre, Domi- nique Labarrière évoque les multiples visages de l’incar- nation du Mal, en mettant en exergue l’utilisation qui en a été faite au cours de l’histoire, du Moyen Âge à nos jours. « Le Diable » de Dominique Labarrière est publié aux Éditions Pygmalion.
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