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la baule + 8 // Juillet 2021 Géopolitique ► La Covid-19 a amplifié le basculement géostratégique et la revanche des Empires de l’Est Ardavan Amir-Aslani : « L’Occident n’est plus enclin à assumer son rôle international. » A rdavan Amir-Aslani est un grand avocat parisien. Il a notamment été celui de Johnny Hallyday, puis de Laeticia Hallyday, mais il est surtout le conseil de plusieurs États du Moyen-Orient, dont l’Irak. Il est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la géopolitique et il enseigne cette matière à l’École de guerre économique. Son dernier livre est une sorte de cours de géostratégie internationale où il passe en revue, de manière exhaustive, les différentes zones du globe en analysant l’évolution des puissances, les conflits actuels ou potentiels et les perspectives qui se dessinent pour l’avenir des rela- tions internationales. Un constat s’im- pose : le basculement géostratégique a été amplifié par la crise de la Covid-19. « Le siècle des défis » d’Ardavan Amir-Aslani est publié aux Éditions L’Archipel. La Baule + : Imaginez un sablier géant, avec beaucoup de sable dans la partie inférieure, un peude sable coincé entre les deux parties - ce sont les classes moyennes - et très peu en haut : un jour, quelqu’un a secoué ce sablier en l’inver- sant, le sable du haut est tombé et le sable du bas s’est retrouvé en grand nombre au milieu. Cette image résume-t-elle l’évolution du monde au cours de ces 20 ou 30 dernières années ? Ardavan Amir-Asla- ni: Vous avez raison, nous sommes en train d’aller vers ce Nouveau Monde, qui n’est rien d’autre qu’un monde où règnent la force et le chaos. Prenez par exemple le com- portement de la Turquie en Méditerranée orientale, avec des forages illégaux, des irruptions en Syrie ou en Irak, ou l’intervention en Azerbaïdjan. Les Turcs débarquent en Libye pour empêcher Haftar d’arriver sur Tripoli, ils s’entendent avec les Russes en échange de l’abandon sur Erbil ou Idlib… Prenez les Russes qui se comportent comme s’il n’y avait aucune loi in- ternationale, ils envahissent l’Ukraine, ils absorbent la Crimée, ils absorbent la ré- gion du Donbass… Globale- ment, chacun fait comme il veut au mépris du droit in- ternational. Aujourd’hui, chacun fait comme il veut Mais le droit internatio- nal a disparu… Oui. Naguère, pour qu’un pays intervienne ailleurs, en brisant la souveraineté d’un autre, il y avait un cadre in- ternational, c’était une ré- solution des Nations unies, une décision du Conseil de sécurité. Aujourd’hui, cha- cun fait comme il veut. Ce grand changement est exa- cerbé avec l’arrivée de nou- veaux empires, comme la Russie, la Chine, l’Iran, ou le néo-Ottomanisme d’Erdo- gan en Turquie. Ce sont ces nouveaux empires qui af- frontent le monde occiden- tal, qui connaît un déclasse- ment et un recul. La Chine peut disposer de toute l’énergie dont elle a besoin Le conflit entre la Chine et les États-Unis est inéluctable et les pro- chaines années seront concentrées sur ces deux géants. Dans votre analyse, vous laissez penser que l’Amérique est un peu finie. Pour autant, elle reste encore un acteur majeur pour affronter la Chine… L’Amérique n’est pas en- core finie, mais elle est sur la pente descendante. Au- jourd’hui, la Chine retrouve sa juste place parce que, vu de Pékin, le monde est à conquérir, c’est ce qui ex- plique le projet de Route de la soie. Pour les Chinois, les 70 ans qui séparent l’ar- rivée au pouvoir de Mao et l’avènement de la Chine moderne sont une excep- tion et il est normal qu’ils figurent en tête des nations. D’ailleurs, ils se comportent aujourd’hui comme tels, no- tamment avec l’Afrique où ils débarquent au mépris des principes internationaux ou avec des moyens financiers colossaux. La Chine répond à tous les besoins immédiats de ces pays. La Chine dis- pose de moyens financiers absolument incroyables et elle rivalise aujourd’hui avec les États-Unis, ce qui a amené Biden a demandé aux Européens de consentir des prêts aux pays africains et aux autres pays qui sont actuellement récipiendaires de l’argent chinois pour leurs infrastructures. Ef- fectivement, ces deux blocs s’affrontent. D’ailleurs, Bi- den a maintenu la totalité des sanctions de Trump à l’égard de la Chine. Ce n’est pas qu’une guerre écono- mique. On a bien vu que les États-Unis essayent de faire respecter le droit maritime international en déployant des destroyers et un porte- avions nucléaire en mer de Chine du Sud pour empê- cher les Chinois de faire de cette voie navigable interna- tionale un lac intérieur. Les Américains, qui tentent de ramener l’Iran dans le giron occidental, essayent d’empê- cher les Chinois de disposer, avec l’accord « Lion - Dra- gon » (accord Iran - Chine), de l’indépendance énergé- tique puisque l’Iran est la principale réserve gazière au monde et la troisième réserve pétrolière mon- diale. De cette manière, la Chine peut disposer de toute l’énergie dont elle a besoin afin d’assurer son essor éco- nomique. Ce qui était une fai- blesse, n’est-ce pas fina- lement une force pour la Chine ? Concrètement, on observe la domi- nation des États-Unis sur le marché culturel, avec la musique, le ci- néma ou la télévision. Donc, l’Amérique nous encercle à longueur de temps, alors que la Chine est totalement absente. On pourrait croire que c’est un désa- vantage pour la Chine, parce qu’il n’y a pas de politique d’influence, toutefois j’ai le senti- ment que cela peut être une force parce qu’on ne les voit pas venir… C’est vrai, sur le plan cultu- rel et civilisationnel, les États-Unis dominent le monde, parce que c’est un concentré de l’humanité, en raison de la démographie. La Chine n’a pas voulu s’oc- cuper de ces questions parce que sa culture est totale- ment éloignée des valeurs occidentales. Donc, ils sont concentrés sur leur écono- mie, sur leur armée et sur la projection de leurs forces à travers l’argent, ce qu’ils réussissent à faire avec une efficacité redoutable. L’Occident n’accepte plus la mort et, le fait de ne plus accepter la mort, pousse l’Occident à ne plus vouloir s’engager militairement à l’étranger Pour les États-Unis, il y a certes un déclin, mais cela reste quand même la seule puissance ca- pable d’affronter la Chine… Vous avez raison, mais, dans la pratique, c’est valable pour les pays européens, il n’y a plus une volonté de marquer le pas. L’Occident n’est plus enclin à assumer son rôle international. La crainte de perdre des soldats a forcé les États-Unis à abandon- ner l’Afghanistan après plus de 20 ans de présence dans ce pays, pour un résultat la- mentable, à savoir livrer les clés aux talibans. La France a abandonné l’Opération Barkhane et elle n’assume plus son rôle historique en Afrique subsaharienne. On constate que ce sont ces nou- veaux empires qui prennent la place des autres. On a oublié qu’en France nous avions 50 000 morts par jour pendant la bataille de la Somme. Aujourd’hui, il suf- fit qu’un soldat, malheureu- sement, décède au Mali ou ailleurs, pour que l’on ferme le pont Alexandre III à Paris et que l’on fasse une opéra- tion d’honneur aux morts aux Invalides. L’Occident n’accepte plus la mort et, le fait de ne plus accepter la mort, pousse l’Occident à ne

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