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la baule + 10 // Juillet 2021 Dans ces nouveaux em- pires, il y a cette grande puissance qu’est l’Iran, qui est en train de re- constituer un empire chiite, grâce à son al- liance avec l’Irak et maintenant avec la Sy- rie… Absolument. Quand on parle de la religion chiite, on évoque l’empire Safa- vides en Iran, il n’y a pas de chiites au Mali ou en Indo- nésie, les chiites sont là où était l’empire Safavides : c’est-à-dire en Irak, en Sy- rie, au Liban, au Yémen, au Pakistan, dans une partie de l’Inde et en Asie centrale. Effectivement, le chiisme, qui est une excroissance de l’iranité, a empêché que l’Iran soit absorbé par le monde arabe après la conquête arabe. Le chiisme est une irruption du natio- nalisme iranien, parce qu’il ne faut pas oublier que neuf siècles séparent la conquête arabe de l’Iran et l’arrivée du chiisme. Malgré cela, les Iraniens ont toujours réussi à garder leur identi- té nationale et ils ont trou- vé dans la religion chiite le moyen de se distinguer des Ottomans et du monde ara- bo-musulman. Maintenant, avec la présence des chiites dans les pays avoisinants, l’Iran utilise ces minorités pour faire avancer sa poli- tique internationale, que ce soit le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, ou la Légion étrangère chiite en Irak et en Syrie… L’Iran utilise son rayonnement religieux pour étendre son influence militaire et éco- nomique sur un certain nombre de pays. La Turquie est en concurrence avec l’Arabie saoudite pour la domination du monde musulman Évoquons maintenant le cas de la Turquie. Vous rappelez que c’est aujourd’hui un pays fragilisé et isolé sur le plan diplomatique. Or, dans le même temps, Erdogan continue de s’engager en allant vers la Libye ou la Syrie et à nouer des alliances avec d’autres pays… On ne cesse de critiquer Erdo- gan, mais on a l’impres- sion qu’il avance tran- quillement, sans être ennuyé… Aujourd’hui, Erdogan a mis la Turquie sur le chemin du néo-Ottomanisme en rai- son du refus de l’Occident de l’accueillir en son sein. C’est clair. Personne n’ar- rête la Turquie, parce que l’Occident ne cherche plus les conflits. L’Occident ne cherche plus à s’assumer. On l’a bien vu lorsqu’un bâtiment turc a voulu élimi- ner un navire de la marine française : la marine fran- çaise s’est retirée du champ de bataille. Il y a trois va- leurs directrices chez Er- dogan aujourd’hui. Il y a le néo-Ottomanisme qui se manifeste au quotidien en Méditerranée orientale, face à l’aviation grecque, avec des irruptions en Irak et en Syrie, pour combattre les Kurdes. Il y a aussi le grand califat puisque l’em- pereur Ottoman était éga- lement un chef religieux. Aujourd’hui, la version des Frères musulmans qu’in- carne Erdogan est entrée en conflit avec la version de l’islam incarnée par les pétromonarchies arabes du Golfe persique et ce conflit a donné lieu à ce qui s’est passé en Libye, avec l’arri- vée des Frères musulmans via la Turquie. Aujourd’hui, la Turquie est en concur- rence avec l’Arabie saou- dite pour la domination du monde musulman. Il y a un autre point très important, que l’on souligne peu, c’est le touranisme : c’est-à-dire la volonté de s’ériger en protecteur des turcophones là où ils se trouvent. On a bien vu l’arrivée de l’armée turque dans la reconquête du Haut-Karabakh au pro- fit de l’Azerbaïdjan et ils ont même créé un corridor entre l’Azerbaïdjan et la frontière turque, ce qui per- met aujourd’hui à la Tur- quie un accès terrestre à la région du Caucase et à toute l’Asie centrale. La croissance démographique non contrôlée de l’Afrique représente une menace pour cette région Vous consacrez un cha- pitre au Maghreb et à l’Afrique subsaha- rienne. Vous êtes avocat et vous faites attention au poids de chaque mot, vous faites allusion à ce Maghreb qui n’avance pas, avec l’émergence de l’extrémisme au Maroc. Vous évoquez l’Afrique, dont on dit que c’est un continent d’avenir en permanence, mais qui n’avance pas..., On de- vine une sorte de peine dans vos propos pour cette région du monde… Absolument. Il y aune confu- sion dans l’esprit des ana- lystes sur ce qu’ils qualifient d’explosion économique en Afrique, car on confond la croissance économique avec la croissance démo- graphique. Aujourd’hui, la croissance démographique non contrôlée de l’Afrique représente une menace pour cette région, non seulement en matière d’immigration, mais aussi sur la question de l’eau et des stabilités. Parce que la population double et qu’il y a deux fois plus de demandes en téléphones portables, on a tendance à qualifier cela de croissance économique. Non, il s’agit d’une croissance démogra- phique incontrôlée. Face aux frustrations de cette jeunesse africaine qui ne trouve pas de travail et qui n’a pas d’avenir, cela en- traîne l’irruption du fléau islamiste avec un Boko Ha- ram au Nigéria et avec les différents mouvements is- lamistes au Sahel, que nous n’avons pas réussi à blo- quer malgré la présence des troupes françaises. Il y a eu deux coups d’État en neuf mois au Mali sans que l’ar- mée française soit au cou- rant ! Aujourd’hui, on voit un Maghreb qui se cherche une identité, l’Algérie qui est restée bloquée dans la guerre de 1962 essaye de se forger une identité uni- quement par rapport à sa position à la France, et elle se retrouve fragilisée avec la reconnaissance de la sou- veraineté marocaine sur le Sahara occidental. La Tuni- sie est aujourd’hui encerclée par des forces islamistes et elle a du mal à s’en sortir. Le Maroc bénéficie d’une économie relativement flo- rissante en raison des in- vestissements étrangers et ce pays essaye de jouer le rôle d’un hyper investis- seur en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Malgré cela, dans tous ces pays, on constate qu’il y a une souveraineté théorique, or, dans la pratique, ce sont des entités étatiques et pas réellement des États souve- rains : parce que, pour être souverain, il faut avoir une économie indépendante et une armée, choses dont glo- balement la plupart des pays d’Afrique sont dépourvus. Il est trop facile d’écarter ceux qui ne sont pas d’accord avec vous en les pointant du doigt avec l’accusation de complotisme Vous nous expliquez que le monde a été totale- ment bouleversé avec la crise sanitaire. Toutes vos analyses constatent que l’Occident a fait le choix d’un excès de pru- dence, sous la pression des médias et de l’opi- nion publique, en ou- bliant que la vie est un risque permanent. Vous êtes un amoureux du débat, de l’interroga- tion et de la recherche. Il y a eu beaucoup de polémiques sur le port du masque, sur le confi- nement, sur les vaccins, il y a eu beaucoup d’in- sultes, avec toujours cet anathème : « Tais-toi car tu es complotiste!» Si vous étiez l’avocat d’un défenseur de la li- berté de réflexion, que diriez-vous à ceux qui ont refusé le débat au cours de cette période? Cette question n’est pas éloignée de notre su- jet, puisque c’est aussi ce qui guide le déclin de l’Occident actuelle- ment... Bien sûr, aujourd’hui, le grand problème, c’est le recul des libertés publiques ! Dans cette crise sanitaire, la population s’est laissé faire. Il y a eu un conseil de guerre, composé de quatre mi- nistres qui dirigeaient tout en dehors de tout débat par- lementaire, et qui a imposé des restrictions dans les dé- placements, des restrictions en matière de liberté de tra- vailler, des restrictions en matière de loisirs... Et tous les jours, la liberté a reculé dans l’espace public, sans le début de l’ombre d’un débat. Chaque fois que quelqu’un n’adhérait pas à la thèse pré- pondérante défendue par l’État ou par le groupe majo- ritaire, cette personne était accusée de complotisme… Il est trop facile d’écarter ceux qui ne sont pas d’accord avec vous en les pointant du doigt avec l’accusation de complotisme. La réalité, c’est que cette crise sanitaire a servi aux pouvoirs de tous les pays occidentaux à faire en sorte que les libertés pu- bliques reculent. Propos recueillis par Yannick Urrien.

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