Les évêques ont voulu que l’on voie leurs cathédrales de loin, donc le vent arrive de plein fouet dessus On découvre que les cathédrales sont des colosses aux pieds d’argile, parce qu’il y a la question du vent… Le vent ne s’attaque pas aux voûtes, mais à la charpente. Les évêques ont voulu que l’on voie leurs cathédrales de loin, donc le vent arrive de plein fouet dessus, et c’est le dénominateur commun de l’angoisse des bâtisseurs. Fautil faire un bâtiment rigide comme à l’époque romane ? Mais à l’époque romane, les bâtiments étaient petits, donc peu sensibles au vent. En Espagne ou en Italie, les cathédrales sont soumises aux tremblements de terre, parce que le vent pousse le bâtiment sur sa cime. Donc, il faut inventer une façon de calculer le bâtiment en fonction du vent ou des tremblements de terre. Le 1er mai 2011, on a imposé par la loi un certain nombre de règles, l’Eurocode 8, qui demande à toutes les constructions nouvelles, ou à celles qui vont être modifiées de façon profonde, de respecter les règles de pression des sols. Aujourd’hui, on connaît ces règles de pression, on sait d’où vient un tremblement de terre, tout comme sa pression, et on connaît aussi depuis pas mal de temps les règles de neige et de vent. Au Moyen Âge, on sentait cela, mais on ne savait pas vraiment. Aujourd’hui, ces règles codifient une façon de construire et, quand on regarde bien, on retrouve chez les bâtisseurs du Moyen Âge exactement les mêmes règles que celles que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, il n’y avait pas d’ordinateurs, mais ils sentaient comment ils devaient construire. Regardez la cathédrale de Beauvais : elle n’est pas finie, parce que l’on n’avait pas d’argent, mais surtout on ne savait pas la faire tenir. Beauvais est arrivé à la limite de ce que les bâtisseurs de cette époque sentaient qu’ils pouvaient faire. On a des voûtes à 45 mètres, qui sont à l’abri de charpentes, qui ne sont pas stables sous la pression du vent, donc on a mis de la ferraille partout. Chaque matériau a ses limites. Aujourd’hui, on veut construire des tours à 1000mètres d’altitude parce qu’on a lematériau, mais il n’est pas certain que l’on puisse atteindre les 1200 mètres et il faudra sans doute trouver un autre matériau pour aller plus haut. Finalement, sans l’informatique et les technologies modernes, les bâtisseurs de l’Égypte ancienne ou du Moyen Âge savaient déjà faire ce que les scientifiques européens nous demandent de respecter aujourd’hui… Oui, mais en Égypte on ne construisait pas très haut. Les bâtiments les plus hauts sont les pyramides. Ce n’est pas par hasard si elles se terminent en pointe et ce n’est pas par hasard non plus si les clochers de nos cathédrales se terminent en pointe : il faut donner de la souplesse et, plus on monte, plus il faut que le bâtiment soit souple pour pouvoir résister au vent et pour que la tête s’incline. La vallée du Nil n’est pas soumise à des tempêtes très violentes. En revanche, si vous regardez les bâtiments qui ont été construits à partir du XIIIe siècle, les tours sont constituées de deux éléments: un élément de base qui sert à prendre les pressions des voûtes et, au-dessus, le beffroi qui est très soumis au vent, donc il se termine en pointe et il est très aéré. Propos recueillis par Yannick Urrien. la baule+ Décembre 2021 // 25 construction, l’amélioration, l’effondrement et la reconstruction… Quand une partie des cathédrales se sont effondrées, on a dû les reconstruire en faisant autrement. Quand vous êtes à Cluny, il y a trois églises, mais on voit aussi des parties effondrées, des abandons... Le temps fait son œuvre. On n’a plus envie d’aller à Rouen ou à Saintes, mais tout d’un coup on a envie d’y retourner parce qu’il y a une relique qui vient d’arriver. Les religions sont des mouvements comme la houle sur la mer : à un moment donné, une région est en odeur de sainteté, mais un peu plus tard, parce que tel cardinal ou roi en a décidé autrement, c’est désaffecté et, un beau jour, on revient dessus, on recommence et on oublie. L’église de Mièges était fantastique, mais aujourd’hui c’est une ruine, on la visite en se souvenant de son passé… L’architecture se plie à la mode du moment et au temps. Quelle était la part d’autonomie et de créativité que pouvait apporter l’architecte face au cahier des charges imposé par l’Église, comme l’orientation imposée vers le tombeau du Christ ? L’orientation est arrivée un peu tardivement dans l’histoire des églises. Il y a des consignes qui sont données par les conciles, elles sont applicables ou non, il y a une règle pour définir une architecture. À un moment donné on va faire des jubés, mais combien d’églises ont encore des jubés en France ? Combien d’églises ont-elles encore des cryptes accessibles? Pas beaucoup, parce que l’on n’a plus besoin d’avoir des reliques, qui ne sont plus des motifs de pèlerinage. Ce sont des modes. En réalité, il n’y a pas de consignes. Il y a des consignes que les architectes réinterprètent à leur façon et cela change de siècle en siècle… Les cathédrales construites récemment en France ne correspondent pas aux critères du XIIe siècle, évidemment.
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