La Baule+

4 // Décembre 2020 Réinitialisation ➤ Le haut fonctionnaire et essayiste décrypte le monde d’après… Éric Verhaeghe : « La tentation existe de mettre en place un modèle de consommation avec beaucoup moins de concurrence, où les gens seront expropriés de leur propre vie. » É ric Verhaeghe est énarque, haut fonctionnaire, essayiste et ancien président de l’APEC (Association pour l’emploi des cadres). Il est le fon- dateur du Courrier des Stratèges. Il ana- lyse la politique du gouvernement face à la crise sanitaire et il aborde la question sensible de la « remise à zéro » des éco- nomies mondiales prônée par Klaus Schwab, fondateur du Forum de Davos. La Baule+ : On a vu que des plaintes contre des membres du gouverne- ment sont instruites par des juges, pour mise en danger, sur cette affaire de la Covid-19, parce que, selon certains, le gouver- nement ne confinerait pas assez et ne prendrait pas suffisamment de pré- cautions pour protéger sa population. Tout cela, avec le principe de pré- caution mis en place par Jacques Chirac, n'a-t-il pas pour effet de contraindre n’importe quel ministre à vouloir confiner au maximum ? Éric Verhaeghe : Vousmet- tez le doigt sur une question tout à fait juste, parce qu’il y a eu une polémique enmai der- nier, quelques semaines avant l’éviction, ou la démission, d’Édouard Philippe lorsque le président Macron avait fait fuiter auprès d’un journaliste l’idée qu’Édouard Philippe avait du mal à déconfiner parce qu’il gérait son risque pénal. Son domicile a été per- quisitionné par un juge d’ins- truction, de même que celui d’Olivier Véran. Ce sont des moments difficiles car tout homme préfère évidemment éviter une perquisition. Ce qui est paradoxal c’est que, dans ce principe de précaution, le gouvernement est loin d’être allé au bout de ce qu’il pouvait faire. Ils sont loin de ne pas commettre d’imprudences et je prends l’exemple qui oc- cupe beaucoup de Français - dans un sens comme dans un autre - qui est la question du traitement utilisé pour les gens qui souffrent de compli- cations. On connaît tous la guerre qu’il y a eu contre l’hy- droxychloroquine et le minis- tre Véran a été le premier à interdire ce médicament dès lors que l’OMS a émis un doute. On voit bien que le gou- vernement a cherché à se pré- munir contre les accusations sur l’hydroxychloroquine. Le problème, c’est que quelques semaines plus tard, l’OMS a dit que le remdesivir était, lui aussi, dangereux pour les reins. Mais le gouvernement a dit qu’il fallait le distribuer aux malades. L’Union euro- péenne en a acheté des doses à hauteur de 300 millions d’euros cet été : donc, on dis- tribue des médicaments avec l’argent des contribuables, mais on voit bien qu’il y a une inégalité de traitement puisque les précautions qui ont été prises sur l’hydroxy- chloroquine ne l’ont pas été sur le remdesivir, qui est pro- bablement plus dangereux ! On voit qu’on est loin d’aller jusqu’au bout et cela fait aussi partie de l’objet de ces plaintes. Tous les principes de précaution que l’on a invoqués au sujet demédicaments fran- çais qui ne coûtaient pas cher et qui n’auraient pas ruiné la Sécurité sociale, on les a ou- bliés dès lors qu’il s’agit d’un médicament coûteux et inef- ficace, puisque l’OMS a jugé que le remdesivir était ineffi- cace, y compris la Sécurité so- ciale française. Ce qui pose problème, ce n’est pas seule- ment la gestion du risque pé- nal par les ministres, c’est le fait qu’ils prennent des risques sur certains dossiers. En sont- ils conscients ? Ont-ils suffi- samment de compétences ju- ridiques pour comprendre qu’ils prennent des risques ? Notamment Olivier Véran ? Je n’en suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une ap- plicationméticuleuse du prin- cipe de précaution dans un certain nombre de cas et un oubli du principe de précau- tion dans d’autres cas. Jusqu’à quand cette his- toire de confinement et de déconfinement, puis de couvre-feu, peut-elle réellement durer puisque l’on constate une opacité sur cette question ? Le confinement, c’est un pla- cebo ! II ne me paraît absolu- ment pas clair qu’il y ait une corrélation directe entre un confinement et une éradica- tion du virus. Il est très pro- bable que le virus soit très sai- sonnier et qu’il circule, confinement ou pas. En réa- lité, on est incapable de me- surer cela, car on manque de recul et d’outils d’analyse pour comprendre la corrélation exacte entre le confinement, la circulation du virus et les températures. Si l'on admet l’hypothèse, très plausible, que le virus est saisonnier, il va continuer à circuler: donc, il va falloir reconfiner. Demon point de vue, il faut faire comprendre à tout le monde que si le virus est saisonnier, comme la grippe, il va durer jusqu’à la fin dumois de mars au minimum. En mars der- nier, il y avait aussi cette élec- tion municipale qui a fait re- pousser la date du confinement. Je ne vois pas comment, d’ici au 28 février, on pourrait parler d’une baisse de l’épidémie. Peut-être que le confinement va ralentir les cas, mais il suffira de dé- confiner quinze jours pour re- confiner dans la foulée ! C’est du bon sens. Là encore, il se- rait responsable de la part du gouvernement de dire ce que je viens de dire. Donc, il faut se préparer à un confinement long, ou alors, à assumer des formes différentes de confine- ment. Une étude italienne bien documentée propose un confinement limité aux per- sonnes les plus fragiles. Donc, il ne serait pas choquant que l’on assume un déconfine- ment global, sauf pour les per- sonnes les plus fragiles : libre à elles de refuser de s’y sou- mettre, mais elles doivent ac- cepter les risques sanitaires qui vont avec. 60 % des Français utilisent les autorisations de sortie à des fins autres que celles pour lesquelles elles sont établies Mais avec l’autorisation de travailler, puis l'ins- tauration du couvre-feu, n’est-ce pas une manière de faire cela sans le dire ? On dit que 60 % des Français utilisent les autorisations de sortie à des fins autres que celles pour lesquelles elles sont établies. On voit bien que, petit à petit, il y a une sorte d’accoutumance de la société française à un décon- finement qui ne porte pas son nom et qui fait que chacun prend ses aises avec les règles. De temps en temps, on dit que l’on va remettre des policiers pour dire que l’on a fait…Mais les policiers sont fatigués, ils chassent les terroristes, la si- tuation est tendue dans la so- ciété... Ils ont d’autres chats à fouetter que de vérifier si les personnes qui passent dans la rue sont ou non coupables de se déconfiner illégalement. Il faut instrumentaliser l’épidémie pour procéder à des réformes structurelles de rupture Est-ce se fonder sur une théorie complotiste que penser que cette situa- tion peut durer très long- temps parce que cela ar- range le gouvernement, puisque cela limite les émeutes ? D’abord, je ne sais pas ce que signifie le complotisme... Il est clair que l’idée d’instrumenta- liser l’épidémie de la Covid à des fins autres que de précau- tion sanitaire est parfaitement écrite de la part d’un certain nombre d’organismes. Ceux qui suivent l’actualité du Fo- rumde Davos savent qu’il doit se réunir en janvier prochain, sans doute de façon virtuelle, pour traiter de ce que l’on ap- pelle la grande remise à plat. C’est le titre d’un livre écrit par le fondateur du Forumde Da- vos : Klaus Schwab. C’est aussi le nom d’une campagne me- née tout au long de l’été auprès des dirigeants politiques et qui dit clairement que l’épidémie est l’occasion historique d’ac- célérer les changements qui étaient latents depuis quelques années et de changer la gou- vernance mondiale. Ce livre

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